Parcours. Déambulations. Passages. Marche. Déplacements dans le temps et l'espace. Le parcours est central dans l'exposition de Luis Felipe Ortega. Les œuvres sont à voir comme des invites à aller plus loin, à bouger, à se déplacer jusqu'à un horizon lui-même temporaire. Le terme du voyage n'est jamais atteint, pas davantage que le tout du sens de la vie.
Ces déplacements, ces voyages, ces instants que l'on habite dans le voir sont une invitation à nous acheminer vers un horizon de l'impermanence et du fugace. Before the horizon : on est avant l'horizon autant que l'on est devant un horizon, un lointain qui nous échappe, qui est toujours en ligne de fuite. Jamais vraiment accessible.
Nous sommes pris par le sentiment des incessantes remises en route, des déplacements et de l'impermanence : tout en mouvements, les formes, les figures font l'effet de l'instable, des temps de la vie qui ne permettent pas vraiment de demeurer.
Et pourtant il y a les arrêts. Comme des clairières. Le regard s'arrête, bien sûr, il saisit les bonheurs de l'instant dans les couleurs et les formes, mais il n'a pas à s'y installer, ni à y séjourner comme dans une demeure durable. Non, il se déplace, comme la vie, et il renouvelle cette vie des formes au fur et à mesure des déambulations. Il s'arrête à peine : comme les pieds de nos infatigables marches, il s'arrête à peine et il va par les paysages d'un Brésil temporaire, où le temps et les immenses silences sont les personnages centraux. De là, on se déplace toujours et encore et l'on se retrouve face à un horizon … avant lui encore, et devant lui. Dans sa lumière forte et fluide, c'est un horizon presque soyeux, une luminescence faite de fils de cotons, en trois dimensions.
Before the horizon. L'idée qui habite et conduit d'un bout à l'autre cette exposition est celle de la non permanence, du temporaire. Et c'est au spectateur à avoir la capacité d'y entrer, d'y trouver sa propre vision d'un monde comme un point de vue sur le monde, d'y voir cette forme de lumière instable qui est mouvement, depuis cet exercice du regard.
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Il donne une visibilité au temporaire ensemble de perceptions… qui produisent une oeuvre totale |
© Luis Felipe Ortega. Before the horizon, 2006,
pierre calcaire et fils de coton, dimensions variables
Depuis la rue, on aperçoit des pieds, des chaussures, qui déambulent d'un bout à l'autre de la ville et qui pourraient bien être les nôtres. Cependant, si on prend la peine d'entrer, le son pris en direct n'y trompe pas : on est bien sur la place publique la plus courue et la plus visitée de Mexico City, Sin Titulo "Zócalo" (2002).
Le parcours continue et on se retrouve à New York. Là, de la même manière, l'artiste a placé la caméra à même le sol. Depuis quatre lieux de la ville, Something happens…Nothing (2002) tout comme Zócalo sont des regards portés sur des moments où l'artiste tente de voir ce qui se passe dans ces "entre-deux", lorsque les gens se déplacent d'un lieu à un autre. En réalité, il ne se passe rien. Le mouvement et l'agitation des rues montrent des pieds qui bougent, créant un certain rythme et permet de deviner la condition sociale des gens. Avec ces seuls éléments et sans le son qui permettrait de discerner l'endroit où l'on se trouve, on ne sait pas très bien si on est à Mexico City, à New York ou ailleurs. Ce qui intéresse l'artiste, c'est qu'il n'y a là aucune intention préalable. Les gens se déplacent d'un lieu à l'autre pour une raison quelconque, tout comme il n'y a pas d'intention de l'artiste au moment de réaliser une œuvre. Mais l'intention s'emphatise, se développe au fur et à mesure du processus. Ses dessins indiquent clairement la non intentionnalité du processus. Faits de lignes, de cercles, de réticules, ces éléments s'inscrivent sur le plan, mais de manière non déterminée, comme un exercice Zen, qui au fur et à mesure, amène à la composition et au jeu spatial. Plus loin, il nous emmène au Brésil. The Shadow- Line (2004) - dont le titre fait une discrète référence au roman de Joseph Conrad - est une vidéo filmée sur le fleuve Amazone, qui montre la possibilité de garder en mémoire ce qui se passe … ou ne se passe pas. Faut-il absolument qu'il se passe quelque chose au-delà de l'expérience du temps et de la fascination du silence ? Et que serait ce "quelque chose" sinon une manière de se faire au silence par un regard qui se déploie ? Parcours, voyages, hétérotopies, espaces publics, tous ces lieux dans lesquels il circule, constituent son champ d'action. Dans les rues, sur un fleuve, son propre corps, il trouve la matière première de son travail. C'est tout cela qu'il relie à ses préoccupations pour le sujet et pour les espaces de possibles que sont les non-lieux. Au travers de son œuvre, il trace un circuit pour le non permanent. Il donne une visibilité au temporaire.
© Luis Felipe Ortega. Trama. Dessin à l'encre de Chine sur papier, 2005-2006.
Courtesy gallery Kurimanzutto, Mexico
Before the Horizon, l'installation temporaire imaginée en fonction de l'espace de la MAAC et qui donne titre à cette exposition, est une invitation à étendre le regard vers l'horizon. Comme lorsqu'on s'arrête sur un paysage et qu'on se met à observer attentivement ce qui s'y passe, sans rien faire d'autre : observer, attendre, et voir où se génère un point, une ligne dans l'horizon…
Cette installation est composée de fils de coton, qui enserrent, en leur centre, une pierre calcaire, point de tension et axe de toute la pièce. Cette tension redessine l'espace de la salle dans un dessin géométrique. Un dessin spatial qui peut aussi se convertir en sculpture, en fonction de notre position dans l'espace et de notre capacité à parcourir l'oeuvre. Une ligne qui flotte et qui, malgré son poids, n'empêche pas la pierre d'être légère grâce aux fils. Une ligne formée de fils de coton créant un horizon de tissu tout à la fois dense et fragile. Comme si, par les matériaux même, à tout moment, quelque chose pouvait se passer, se fracasser ou engendrer une rupture…à l'image de cette espèce de condition fragile que l'on retrouve à travers toute l'oeuvre. Mais dans cette installation, c'est aussi une notion essentielle au travail de Luis Felipe Ortega qui est exprimée. Ce qu'il cherche à capter, c'est un "ici et maintenant" qui détermine également la manière et l'étendue du regard, les matériaux, sa condition de sujet dans les lieux occupés ainsi que la façon dont chacun entrera dans l'œuvre, l'appréhendera en fonction de son expérience. Ses vidéos, dessins et installation montrent qu'il a amorcé un processus qui articule l'entièreté de sa démarche aux frontières du concept et de l'émotion. Cette démarche repose sur des préoccupations pour les caractéristiques formelles d'un ensemble de perceptions qui codifient une situation spécifique et qui produisent une oeuvre totale.
© Luis Felipe Ortega. The Shadow-Line, 2004. Vidéo 8 mn
Courtesy gallery Kurimanzutto, Mexico
Luis Felipe Ortega (1966) fait partie de la jeune génération d'artistes née dans les années 90 au Mexique. Sa démarche artistique part de ses occupations intellectuelles liées à sa formation en Philosophie et Lettres (Universidad Nacional Autónoma de México). Très vite, il se tourne vers les arts visuels où il cherche un espace de déplacement possible pour ses inclinations littéraires et philosophiques. Un lieu de croisements entre l'écriture et l'art, le monde des idées et les modes d'expression visuelle. Un champ où il ne s'agit pas de vérifier ces idées, mais plutôt de les situer et les regarder dans un espace plus ouvert. Une œuvre ayant une vie au croisement de son expérience personnelle et de ses préoccupations en tant que sujet.
C'est à partir de sa condition interne qu'il considère qu'une œuvre doit être appréhendée. La matière première avec laquelle elle est façonnée et l'espace qu'elle occupe situent sa propre nécessité. Si l'on considère une œuvre comme un terrain de discussion et de dialogue, alors l'art contemporain offre une vaste gamme de ressources, de matériaux et de moyens. Ils sont autant de potentialités discursives dans lesquelles il faut puiser le support adéquat pour la pièce que l'on veut exécuter. Les premiers travaux de Luis Felipe Ortega sont des textes ou des phrases qui ont marqué sa pensée et qui prennent vie sur un mur. Au-delà et ailleurs que dans leur source initiale, ils viennent au monde à partir des ressources propres d'un autre support.
© Luis Felipe Ortega. Mar del Norte, 1999-2000. Extrait de Photoséquence
Courtesy gallery Kurimanzutto, Mexico
À ses débuts, la vidéo et la photographie lui permirent de fixer la mémoire de ses expériences. Par après, il réalisa des performances directement inspirées de la littérature – principalement de certains textes de Beckett. Il ne s'agissait pas d'illustrer des textes mais plutôt de les prendre comme prétextes pour les amener à sa propre pratique, à un vécu mettant en jeu sa relation avec d'autres sujets, ou d'investiguer les lieux où il avait passé son enfance et son adolescence. Mais toujours en vue de constituer le champ d'action d'une œuvre propre.
Certains artistes comme Bruce Nauman ont eu une incidence directe sur sa façon de travailler. Remake (1994) - vidéo réalisée en collaboration avec Daniel Guzmán le montre clairement. Issue de la recherche de référents artistiques auxquels ils n'avaient pas accès sinon par les catalogues et livres d'art, ils décidèrent de réinterpréter ces créations, en les resituant dans leurs propres espaces, en les reliant à leur condition propre, créant ainsi une œuvre originale. Cette vidéo fait aujourd'hui partie de la collection du Musée G. Pompidou. Avec les années, le lien à la vidéo, à la photographie et à la littérature s'est déplacé vers l'intérieur même du support. Celui-ci cesse d'être un moyen ou un prétexte et il s'interroge sur le langage du support lui-même. Les objets l'intéressent pour leur nature et leur condition formelle sans négliger pour autant leur portée poétique, politique ou sociale.
© Luis Felipe Ortega. Sin título (Zócalo), 2002. Vidéo 5 mn
Courtesy gallery Kurimanzutto, Mexico |
Luis Felipe Ortega, Before the horizon, MAAC Maison d'Art Actuel des Chartreux
rue des Chartreux, 26-28, 1000 Bruxelles, du 31 mars au 13 mai 2006, curator : Hélène Bastenier
Conférence Luis Felipe Ortefa 28 mars 2006, Centro de estudios mexicanos, Université d'Anvers, rue Prins 9, 2000 Anvers
Rencontre avec l'artiste 01 avril 2006, Muhka, rue de Louvain 32, 2000 Anvers
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