"Voisins officiels"
Collection du Musée des Arts Contemporains du Grand Hornu au Musée d'Art Moderne Lille Métropole
 
 
"Voisins Officiels" est le titre élégant et discrètement ironique emprunté à une œuvre de François Curlet qui avait proposé, en 2000, aux habitants de la cité du Grand-Hornu de compléter un coupon-réponse afin de devenir "Voisins Officiels" du Musée des Arts Contemporains.
Deux
musées
sans
frontières


hospitalité

François Curlet
 
François Curlet, Voisins Officiels, 2000, Installation
Collection MAC's, propriété de la Communauté française de Belgique © Curlet, 2005
 
 
A l'occasion de l'ouverture du Musée des Arts Contemporains du Grand Hornu (MAC's, Belgique) et dans le cadre du programme européen Interreg III, le MAC's et le Musée d'Art Moderne Lille Métropole (MAM, Villeneuve d'Ascq) ont défini un projet de partenariat transfrontalier au sein duquel les deux musées ont élaboré un projet original sous le nom de Borderline, "Deux musées sans frontières". Il s'agit de favoriser la mobilité des publics entre les deux institutions et de proposer des actions culturelles et éducatives conçues sous le signe du décloisonnement, tant géographique que disciplinaire, de susciter des échanges de multiple dimension. Les deux musées se sont engagés dans cet étroit dialogue depuis l'automne 2002. De cette volonté est née la présente exposition, plus tard, une présentation au MAC's des collections du MAM de Villeneuve d'Ascq aura lieu en 2007.

François Curlet a réalisé pour les habitants du Grand-Hornu "Voisins Officiels", un jeu de cinquante cartes de visite sur le modèle de celles du musée. Cette œuvre est une excellente façon de rendre compte des deux principaux versants de l'hospitalité, d'une part l'esthétique de proximité et d'autre part son caractère public. Elle est particulièrement bienvenue parce que sa démarche, proche de l'art conceptuel, suppose un rapport à la langue et à l'écriture comme l'un des matériaux de l'art. Sa position, autant que sa stratégie, par "détournements, combines, contrefaçons, délits d'initiés et autre abus de confiance", s'intéresse aux différentes formes sociales, politiques et économiques, et à tout ce qui fait de l'œuvre d'art un bien symbolique et une structure de rattachement.

La présentation de la collection du MAC's du Grand Hornu ne suppose pas simplement un déplacement physique des œuvres, elle est une véritable invitation. Offrir l'hospitalité à une collection s'est avéré être l'occasion pour le MAM de Villeneuve d'Ascq de réfléchir sur ce qui a longtemps été considéré comme une vertu et ne semblait pas être un objet de réflexion particulier, comme si l'hospitalité était un trait naturel ou un aspect machinal de nos sociétés. Proche de l'expérience concrète et de la pratique sociale, l'hospitalité suppose une analyse parfois critique de la vie quotidienne, de son caractère étrange. L'hospitalité ne peut se résumer à l'accueil de l'autre, ni au simple fait de recevoir des amis, des proches, des voisins. Elle est autant un principe philosophique fondateur qui construit nos sociétés, qui régit les relations sociales, qu'un élément devenu l'un des matériaux essentiels de compréhension du fonctionnement des attitudes et des comportements.

L'hospitalité peut être de différente nature. Les œuvres du MAC's constituent un ensemble suffisamment vaste pour pouvoir décliner plusieurs de ces aspects et de ces manifestations. L'exposition s'articulera selon trois grands axes qui permettront d'envisager autrement les œuvres. L'hospitalité est d'abord liée au système domestique, au fait de recevoir, aux rapports que l'on entretient avec la maison, ses voisins, ses amis. Basée sur des principes de réception et d ‘éducation, l'hospitalité suppose aussi l'observation de l'autre, mais ces stratégies de dons et d'échanges sont multiples et parfois surprenantes, faisant surgir une étrangeté, un malaise. Rappelons-nous le rôle des analyses de Jean Baudrillard et de Gaston Bachelard qui ont apporté des clés essentielles pour décrypter les signes quotidiens de l'hospitalité. D'abord l'œuvre de Magritte, "le problème de la maison", 1936, dans laquelle il établit les relations simples entre langage et maison. La maison est un système qui fonctionne, elle est habitée, elle peut accueillir ou refuser l'accueil et ce, par les mots que l'on peut rentrer dans l'hospitalité. L'œuvre de Thierry De Cordier, "Dieu est une poire", 1989-2002, réfléchit sur l'abri, le retranchement du monde, la protection et pourtant l'ouverture. L'œuvre de Marie-José Burki, "De nos jours", 2003, rend compte du caractère formel de la scène décrite, l'hospitalité n'est pas qu'une question de savoir-vivre ou de politesse, elle découle de l'image de soi. L'œuvre de Günter Forg évoque le souvenir de Petrarque, une maison peut être à la fois d'une grande hospitalité et aussi d'une grande froideur. Dans l'œuvre Art & Language, la table de salle à manger composée d'un lit inscrit, par le changement de destination ou d'utilisation d'objet, la permutabilité des signifiants. L'œuvre de David Claerbout, "Piano", fait côtoyer l'autre, en dépaysant le proche, le quotidien.
 
 
 
Art & Language
 
Art & Language, Sighs Trapped By Liars, 1997, Installation
Collection MAC's, propriété de la Communauté française de Belgique © Art & Language, 2005
 
 
Dépassant la sphère privée, l'urbanité constitue la deuxième grande articulation de l'exposition. L'hospitalité se manifeste alors dans des lieux privilégiés, les institutions publiques et religieuses, les grands ensembles urbains ou suburbains, mais aussi dans les déambulations des foules et dans des grands magasins, dans les défilés officiels, elle est liée alors à la représentation publique. C'est évidemment dans son sens propre qu'il faut prendre l'urbanité (sociabilité, savoir-vivre, convenance, politesse), et aussi en fonction de la relation que l'urbanité entretient avec l'architecture. Si toute maison répond à des critères et des lois de l'hospitalité, la ville moderne a souvent été pensée en fonction de cette notion : ses portes, ses avenues, ses arcs de triomphe, ses perspectives et ses points de vue sont des actes et des gestes architecturaux pour inviter l'autre (l'hôte) à avancer. C'est pourquoi il est intéressant de comparer différents modes d'appréhension de la ville. Les œuvres réunies sont toutes des photographies, à l'exception de celle de Marie-José Burki, "Still NYC", mêlant à ce médium la vidéo. Si la photographie est féconde pour illustrer ce thème de l'hospitalité, c'est parce qu'elle est une science du seuil, témoignant de la capacité des lieux à être ouverts ou fermés.

Balthasar Burkhard, par ses vues panoramiques des mégapoles, détermine si une ville est hospitalière ou non en fonction de la façon dont elle se présente. Le ras du sol de Rut Blees, Luxemburg, par ses vues des "bas ventre" de la ville moderne, recrée un univers qui, au-delà de l'hostilité, produit et duplique la ville moderne en un lieu presque féerique, magique, qui brille de l'éclat chaud de l'or. Les portraits en uniforme de Rineke Dukstra sont vraiment des étrangers, que le visiteur de l'exposition doit accueillir. C'est un peu la même logique pour le travail de Roland Fischer, dans la série "Los Angeles portraits", leur fixité leur donne un caractère immatériel comme s'ils venaient, ou revenaient, de très loin, comme s'ils avançaient doucement vers le visiteur pour se définir, acquérir un statut. Ils appartiennent à la même ville, ils représentent aussi l'un des fondements de l'hospitalité dans ce qu'il y a de plus officiel : la voie publique et le droit de cité.
 
 
Roland Fischer
 
Roland Fischer, Sans titre (de la série des Los Angeles Portraits), 1993, C-print
Collection MAC's, don de l'Association des galeries d'art actuel Fischer, 2005
 
 
Enfin, une telle notion, notamment parce qu'elle a intéressé les plus grands philosophes (Derrida, Levinas) et qu‘elle peut aussi être abordée en fonction de "l'œuvre ouverte" (Umberto Eco) se manifeste aussi dans des espaces symboliques, ceux de la mémoire, de la mort, dans certains rituels. S'il existe un lieu qui paraît particulièrement peu hospitalier, c'est bien celui de la mort. Cependant, parce qu'elle induit une cérémonie et, par voie de conséquence, un cérémonial, elle est l'un des temps forts des manifestations de l'hospitalité. Elle témoigne des moyens dont une société dispose pour réintégrer, par le rite funéraire, la notion de deuil ou d'après-vie, le mort dans la communauté des vivants. Comme l'urbanité, la mort relève de l'apparat communautaire. L'œuvre "The Morgue", d'Andres Serrano aborde cette composante spirituelle qui est l'un des aspects importants de l'hospitalité puisque, d'un point de vue historique, le fait d'exercer l'hospitalité repose sur des codes religieux au sens large, élément important de l'Antiquité. Dans l'œuvre de Giuseppe Penone, la métamorphose est largement évoquée, les éléments naturels portent en eux leur mémoire et le temps qui passe, et l'homme, pour s'inscrire dans cette temporalité, va s'impliquer, s'imprimer en eux. L'œuvre monumentale de José Maria Sicilia, "En flor", décrit l'ellipse de la couronne d'épines, évoque la dernière cène, dont le caractère sacrificiel est sans doute l'acte le plus haut de l'hospitalité, car ce qui importe, ce n'est pas le sacrifice, mais de savoir que l'on va se sacrifier sans condition. L'œuvre de Katrin Freisager, "To be like you", invite à réfléchir sur la façon dont on peut faire sien le corps de l'autre. Un corps allongé est dans une position de soumission qui donne l'impression qu'accueillir l'autre ou le devenir, c'est forcément un acte d'acceptation.

On finit par l'adaptation de l'œuvre de Christian Boltanski, "Les registres du Grand-Hornu", qui suscite une réflexion sur le rôle de l'archive et comment les papiers, professionnels ou officiels, qui ponctuent une vie sont des actes au sens propre et figuré de l'hospitalité et de ses non-dits, avant tout un acte de reconnaissance sociale, politique et métaphorique.

C'est une exposition très conceptuelle, intellectuelle, pour un certain public averti, et il est difficile pour certains visiteurs de la comprendre, ils manquent de repères, de connaissances.

Par contre, c'est une exposition extrêmement intéressante et enrichissante, venant après "Mexique/Europe" Allers-Retours, 1910-1960, qui eut un succès tel que le choix d'une exposition postérieure n'était pas évident. Aussi, la réunion des œuvres sous le thème fédérateur de l'hospitalité, tant invitation faite à un voisin qu'hommage discret à la pensée du grand philosophe français Jacques Derrida, récemment disparu s'imposait.
Elisabeth Petibon
Paris, mai 2005
Christian Boltanski
 
Christian Boltanski, Les Registres du Grand-Hornu, 1997, Installation
Collection MAC's, propriété de la Communauté française de Belgique © Adagp, Paris 2005
 
 

Musée d'Art Moderne Lille Métropole, Allée du Musée, 59650 Villeneuve d'Ascq, jusqu'au 3 juillet 2005
Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 18h
Tél. : +33 (0)3.20.19.68.68. - Fax : +33 (0)3.20.19.68.99
Commissaires de l'exposition : Joëlle Pijaudier-Cabot, conservatrice en chef et Nicolas Surlapierre, conservateur

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