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Entretien d'Anabell Guerrero

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Totems, à la frontière

Le caractère dense et les multiples implications de l'œuvre photographique de Anabell Guerrero défie les interprétations simplistes et réductrices. Son approche est analytique,spéculative et traditionnelle, étant donné qu' elle se construit sur le respect et la pleine compréhension du médium photographique, qui tout en étant stimulant, impose aussi discipline et méthode. C'est ainsi qu'elle a structuré sa réflexion photographique autour de projets tels que, le corps (Rosalind Krauss, Le photographiaue, Corpus delici, Edition Macula, Paris, 1990), travaillé par le biais de transparence et de déformations, le paysage intérieur, dans Ultimes Limbes (1992) ; l'exil, les déplacés dans "Les Réfugiés" (1997) "Sangatte"(2002).
C'est à partir d'un travail intitulé "Introuvable Amérique" commandé par le journal Le Monde en 1992 qu'elle développe postérieurement le thème sur l'île de Margarita et la côté vénézuélienne, en photographiant ses habitants, sa géographie corporelle et des instants de vie. Cette démarche aboutit avec le travail "Tropique - Tropisme" (1994). C'est avec une obstination sereine et une rigueur mesurée, qu'elle réalise à la frontière du Venezuela et de la Colombie la série "Totems, à la frontière" (2000). Avec ce travail elle ouvre des perspectives qui renouvellent ses propositions sur l'exil, les réfugiés,la vie, entre deux mondes, à la frontière.

La Guajira un monde à la frontière

La notion de frontière implique généralement, une pluralité des figures, l'affrontement, un lieu de passage et de division. Dans le cas de la Guajira,c'est un lieu de résistance sillonnée d'une ligne de démarcation qui ne divise pas mais qui permet simultanément le passage et l'intégration. Les Guajiros sont un peuple qui vit et qui élève sa souveraineté sur la dialectique de la limite et du partage,de la fragmentation à l'intérieur d'un territoire fait de tensions et de résistances.
Le travail photographique d' Anabell Guerrero interroge ce peuple, et surtout ses femmes, et construit poétiquement l'image qui deviendra le médium d'un témoignage qui en d'autres termes serait impossible à réaliser.
Elle évite la dénonciation facile et directe, en nous présentant un document clair, soigneusement élaboré qui est capable d'induire une nouvelle lecture d'un monde oublié : ni célébration, ni reportage, étranger à l'inévitable interprétation narrative, sans mentir, sans rendre manifeste l'évidence, il s'agit plutôt d'une référence, d'une présence.

Totems

Les images photographiques de Totems se dressent, aussi monumentales, nobles et sobres que ces femmes wayù, verticales, solitaires, contre un paysage aride et inaccessible. Êtres captifs dans leur éternité, détentrices de l'héritage et de la tradition, elles assurent la survie de l'ethnie Guajira, une des plus importantes du nord de l'Amérique latine.
Le caractère frontal des images, l'étroitesse de l'aire qui les contient, l'organisation des lignes de tension, plantent le drame à l'intérieur de la photographie. Elles dialoguent avec la sculpture par leur allure massive et étirée qui déborde le champ visuel. Elles jettent également des ponts vers la peinture par le jeu des proportions et le registre détaillé des tonalités grises.
Verticalité fracturée, perspective annulée, les cadrages serrés produisent une rupture dans nos perceptions habituelles. Ce recours à l'écrasement et au réagencement de la réalité tend à la démesure. Énormes et surdimensionnés, émergent alors les premiers plans, en parcelles de peau ou d'habits. Le regard du spectateur s'efforce avec un grand plaisir visuel, de scruter les détails et de rechercher, dans les replis d'une manche, les bribes de l'histoire d'une vie. Fragments et détails sont élevés au rang de thématique photographique en soi et sont traités au même degré esthétique que l'image entière.

Absorption et distanciation

Anabell s'investit avec les images qu'elle produit et, dans un jeu de tension, s'éloigne d'elles. Entre intimité et objectivité, s'opère un phénomène d'absorption et de distanciation qui instaure des relations entre la phase mentale et la phase matérielle, nous faisant ainsi effleurer une contradiction propre à la photographie : lancer la trace d'un événement, qui est toujours histoire, au moment qu'elle nous situe sans cesse dans notre présent distant de ce qui est photographié. Eloignement salutaire qui permet de délester le discours de l'image de tentations descriptives ou narratives.
Dans ce cas, les images nous apparaissent comme le témoignage (d'un état des choses extrêmement dense) qui est à la fois le reflet d'un état mental et affectif de celui qui photographie, dont l' oeil sélectionne, décide ce qui sera visible et ce qui ne le sera pas.
Cet acte n'est ni fortuit, ni vide, en lui se rejoignent une série de paramètres-la manière de soutenir l'appareil photographique, de se mouvoir, la conscience de la composition et la mesure de l'espace, l'intensité et la vitesse de la lumière qui indiquent la présence d'un "regard pensif" (Régis Durand, Le regard pensif, Lieux et objets de la photographie, Editions de la Différence, Paris, 1999) la présence d'une pensée inconsciente qui ordonne et prédétermine la relation avec la réalité.Ce serait pêcher par inattention que d' ignorer l'émergence de la sensation que produisent ces images par le biais de leur aspect matériel et technique sans arriver à banaliser pour autant la capacité de dialectisation avec laquel elles doivent se comprendre : n'oublions pas qu'elles sont l'instrument de l'expression créative du photographe.

Jepira - terre des morts

Anabell Guerrero a développé un ample registre de photographies en couleur.Elle cherche ainsi à incarner les images fugitives du monde des mythe wayu qui, comme leur vie quotidienne,sont peuplées de vigoureuses et pures couleurs. La secrète complicité, alimentée par le vécu partagé, dans l'émotion et le respect, qu'elle a établit avec certaines familles wayu, lui a permit de connaître ces histoires qui ont traversé les générations et qui constituent le socle des traditions Guajiras.
Par le biais d'un procédé de sur-impression et de superposition se construit finalement le lieu de la représentation, espace d'échanges entres les différents plans : le fond, les plans intermédiaires et l'image finale. En résulte des images décousues qui inscrivent sur une sorte de palimpseste l'existence de l'image dans le temps, la séquence de l'impression suscite un espace -temps entre elles qui ne sera pas le temps de l'illusion ou de la permanence mais plutôt celui de l'abstraction de l'onirique ou de la métamorphose, un temps intérieur à l'image, un "temps vertical" (Gilles Deleuze, Félix Guattari. Qu'est-ce que la philosophie? Editions de Minuit, Paris, 1991) comme celui de la mémoire dans laquelle plusieurs formes du présent se rencontrent, nous n'entrons ni ne sortons, nous restons en lui.
La multiplication des images opère une sédimentation, une condensation, une sorte de viscosité, si contraire à la sèche objectivité du processus de simple registre. Aucune lecture unique ne s'impose, au contraire, un dialogue s'opère entre les différents plans,un discours discontinu se tisse,peut -être comme celui des rêves,des hallucinations et des révélations.
L'utilisation du duratram comme support de ce travail et sa transparence mise en évidence à l'intérieur du dispositif de boîte de lumière, accentue, l'immatérialité du discours onirique. Ce récit poétique oscille entre matière et abstraction créant ainsi une ambiguïté qui détone des mécanismes de l'inconscient et de la mémoire.

Cecira Armitano
Paris, mai 2005