L'épopée Beaubourg de Claude Mollard
De la genèse à l' ouverture (1971–1978)
Claude_Mollard L'épopee Beaubourg

Claude_Mollard L'épopee Beaubourg

L’ouvrage de Claude Mollard, L’épopée Beaubourg. De la genèse à l’ouverture (1971–1978), se présente comme une plongée chronologique et analytique dans l’une des entreprises culturelles les plus ambitieuses de la France de la fin du XXᵉ siècle : la création du Centre Georges-Pompidou. Plus qu’une simple narration d’événements, le livre propose une reconstitution vivante des enjeux politiques, architecturaux, artistiques et sociaux qui ont entouré la naissance de Beaubourg, depuis l’idée initiale jusqu’à l’ouverture au public.

La période couverte — 1971 à 1978 — correspond aux années décisives pendant lesquelles l’édifice a pris forme : lancement des concours, choix des architectes (et polémiques qui s’ensuivirent), construction, aménagement intérieur et programmation culturelle. Mollard replace systématiquement ces étapes dans leur contexte politique (la présidence Pompidou), administratif et culturel : décision de création d’un « centre d’art moderne », volonté d’ouverture au public, débats sur la place de l’art contemporain dans l’espace urbain, et interactions entre pouvoirs publics, artistes, architectes et techniciens.


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Un livre né de la continuité d'une vie

Si on connaît le rôle institutionnel de Claude Mollard, on ignore souvent que son rapport au monde passe d’abord par l’écriture, journalière, obstinée, commencée à 14 ans. Pour lui, tenir un journal n’est pas un exercice annexe : c’est une manière de comprendre ce qui arrive, de capter ce qui se trame derrière les décisions, les réunions, les tensions créatives.

Quand Mollard entre dans l’aventure, quelque chose d’étrange se produit : le diariste rencontre l’épopée. Et Beaubourg, si brillant, si radical, trouve en lui sa trame et sa mémoire.

Son rôle n’est ni technique ni strictement bureaucratique ; il occupe une zone plus rare, celle où la culture devient stratégie, et où l’action publique doit apprendre à dialoguer avec l’invention. Beaubourg n’est pas un édifice que l’on construit seulement avec des plans : c’est un ensemble d’arbitrages, de négociations, de conflits et de visions qui doivent s’ordonner. Mollard excelle précisément dans cette zone intermédiaire où le symbolique rencontre le réglementaire.

Son rôle consiste à créer les conditions de possibilité d’un lieu inédit — un centre où la bibliothèque, le musée et la création vivante coexistent sans se dévorer mutuellement. Il intervient, comme interface, par exemple, entre l’État (avec ses contradictions internes), les architectes (avec leur radicalité), les conservateurs et les milieux de l’art (avec leurs réticences), et le public (encore absent mais déjà imaginé).

Quand il raconte Beaubourg, il ne reconstruit pas les faits : il puise dans des strates d’observations enregistrées au fil des jours. Le résultat n’est ni une chronique officielle ni une fiction rétrospective : c’est une mémoire vivante, un tissu d’impressions et de précisions, réassemblées avec une rigueur documentaire rare.

On découvre ainsi, sous le haut fonctionnaire méthodique, un homme qui vit les projets culturellement et humainement. Les pages où il évoque les architectes, les hésitations politiques ou les moments de tension sont traversées par une sensibilité presque diariste — une attention aux gestes, aux atmosphères, aux détails qui ne pèsent rien dans les archives mais disent tout de la période.

L’épopée Beaubourg — De la genèse à l’ouverture (1971–1978) Le livre adopte une structure chronologique mais se nourrit d’analyses thématiques. Mollard combine récit factuel (calendrier des événements, décisions clés) et plongées thématiques — architecture et urbanisme, stratégies politiques, choix muséographiques, réception publique et médiatique. L’auteur s’appuie visiblement sur des sources variées : archives administratives, comptes rendus de réunions, correspondances, interviews (avec acteurs institutionnels ou créatifs), ainsi que sur une lecture critique de la presse de l’époque. Cette démarche permet d’équilibrer récit et interprétation, tout en gardant un ton accessible au lecteur non spécialiste.


Claude_Mollard L'épopee Beaubourg


Il y développe plusieurs grandes thématiques :

Politique et ambition nationale.

Mollard montre comment Beaubourg fut d’abord un projet politique : symbole d’une volonté d’affirmation culturelle nationale et d’un désir de modernisation. L’initiative se situe à l’intersection d’ambitions présidentielles, d’une recherche d’image internationale et d’une réponse aux questions urbaines — redéfinir le centre de Paris, offrir un équipement culturel public accessible.


Architecture et controverse.

L'un des axes forts de l’ouvrage est l’analyse du choix architectural et de la controverse qu’il suscita. Le bâtiment hors normes, ses façades « techniques », ses tuyaux colorés et son apparence industrielle ont alimenté débats et critiques. Mollard revient sur le concours d’architecture, la sélection de l’équipe (Richard Rogers, Renzo Piano et Gianfranco Franchini), et sur la manière dont la forme du bâtiment a incarné une rupture — tant esthétique qu’institutionnelle — avec les musées traditionnels.


Muséographie et programmation culturelle.

Au-delà de l’enveloppe architecturale, Mollard s’intéresse à la construction de l’identité muséale : comment concevoir l’espace pour l’art moderne et contemporain, comment organiser des expositions, quelles ambitions pour la médiation et l’accueil du public. L’ouvrage souligne les arbitrages entre ambition internationale (expositions de grande envergure, acquisitions) et volonté d’un Centre ancré dans la vie quotidienne des Parisiens.


Réception, polémique et appropriation sociale

Le récit ne néglige pas la réception : polémiques artistiques, débats dans la presse, réactions des milieux culturels et du grand public. Mollard montre comment, au fil du temps, Beaubourg est passé d’un objet polémique à un lieu central de la vie culturelle parisienne, en partie grâce à une politique de programmation qui cherchait à conjuguer prestige et accessibilité. Le style de Mollard est à la fois rigoureux et vivant. Il ménage des passages analytiques — souvent denses — et des récits plus vivants, proches de l’oralité des protagonistes. L’équilibre entre récit factuel et analyse critique permet au lecteur de comprendre non seulement ce qui s’est passé, mais pourquoi ces événements comptent pour l’histoire culturelle de la France.

Le "père" de Beaubourg

On découvre ainsi, sous le haut fonctionnaire méthodique, un homme qui vit les projets culturellement et humainement. Paradoxalement, ce livre sur Beaubourg raconte aussi une part de Mollard lui-même. Car la construction du Centre Pompidou n’est pas pour lui un simple épisode professionnel : c’est une aventure existentielle, un moment où ses talents d’organisateur, son intelligence du politique et son sens aigu de la création institutionnelle convergent. Le Centre Pompidou n’est pas seulement né de son travail : il est né de sa manière d’être au monde, de son rapport à l’écriture, de sa fidélité à une vision de la culture comme espace public vivant.

Le surnom qui lui reste — "le père de Beaubourg" — n’est pas une hyperbole. Il y a dans cette paternité quelque chose de la gestation : une présence quotidienne, une vigilance, une inquiétude parfois, une joie aussi, celle de voir naître dans le cœur de la ville un espace qui accueille la modernité comme on ouvre les portes d’une maison.

Mollard est de ces hommes rares chez qui l’administration se teinte de poésie. Rien n’est plus faux que de le réduire à un haut fonctionnaire visionnaire. Il est autre chose : un passeur. L’un de ces artisans de l’ombre qui, à force de lucidité et d’obstination, permettent aux idées de prendre forme, d’échapper au brouillard des discours pour entrer dans la matière — le verre, l’acier, la ville. Lorsqu’il arrive dans l’aventure Beaubourg, il n’apporte pas seulement une compétence : il apporte un langage intérieur. Son rapport au projet n’est pas technique mais existentiel. Tandis que Paris débat, que les ministères tergiversent, que les architectes rêvent et que les artistes s’interrogent, lui observe. Il va directement à l’essentiel, cherchant ce que la politique culturelle dit de nous, de notre désir de modernité, de notre capacité — ou de notre difficulté — à ouvrir des lieux où l’art respire avec les passants.

L'épopée Beaubourg s’adresse à plusieurs publics : historiens de l’art et de l’architecture, professionnels du patrimoine, étudiants en muséologie, mais aussi lecteurs curieux souhaitant comprendre la genèse d’un lieu devenu icône. Le livre éclaire les coulisses d’un grand projet public et offre des clefs pour penser la relation entre architecture, politique culturelle et société.

Claude Mollard livre avec L’épopée Beaubourg. De la genèse à l’ouverture (1971–1978) un récit dense et documenté qui restitue le caractère pionnier — et conflictuel — de la création du Centre Georges-Pompidou. Au-delà de la chronique d’un chantier, l’ouvrage invite à réfléchir aux conditions qui permettent la naissance d’institutions culturelles majeures : volontés politiques, audaces architecturales, choix curatoriaux et, surtout, capacité d’un projet à se transformer en bien commun. Pour qui s’interroge sur la fabrique des lieux culturels, c’est une lecture riche et stimulante !
Véronique Grange-Spahis
Paris, janvier 2026


L'Épopée Beaubourg de la genèse à l'ouverture, 1971 – 1978,
de Claude Mollard aux Éditions du Centre Pompidou.


Claude Mollard épopee Beaubourg

Claude_Mollard L'épopee Beaubourg

Claude Mollard présentera et dédicacera son ouvrage à l’Institut du Monde Arabe lors d’un grand échange avec Laurent Le Bon et Jack Lang le 7 janvier à 19h : réservation obligatoire par mail à rp@centrepompidou.fr).

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