Henri Matisse
1941-1954
Henri Matisse
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Henri Matisse

Le retour à Matisse est une sorte de profession de foi dans l’histoire de l’art français. Il a été reconnu maître de Vence comme certains grands noms du XXe siècle (Picasso en tête…). Matisse est né en 1869 dans le Nord, il fera des études d’art à Paris en 1891 et meurt à Nice en 1954.

Cette nouvelle exposition met en lumière les dernières années de création de l’artiste : radicalité et invention formelle. Elle réunit plus de 300 œuvres qui témoignent de la puissance de création prodigieuse de Matisse durant cette période particulièrement féconde. À près de 80 ans, il se réinvente avec le médium de la gouache découpée à travers lequel il renouvelle entièrement son vocabulaire plastique. Les retombées de cette nouvelle approche vont conquérir aussi bien les professionnels, les artistes de son époque que le public. On pénètre ainsi dans le dernier grand atelier de Matisse, regroupant peintures, série de dessins, livres illustrés, gouaches découpées, textiles et même vitraux : un grand moment de symbiose libre entre ses diverses techniques et de synthèse totale.

Flash-back. Déjà en 1931, les musées américains célébraient l’œuvre de Matisse. Albert C. Barnes lui commandait la fameuse décoration monumentale du musée de Merion (1932-1933). Il rencontra Gertrude et Leo Stein à Paris auxquels il achète ses deux premiers tableaux de Matisse. Sa collection rassemble sept œuvres de Matisse.

La promenade dans ce parcours "spatial" nous invite à baigner dans l’ultime série des onze peintures des Intérieurs de Vence de 1946-1948, considérés comme l’adieu à la peinture, dit-on, le superbe album Jazz et sa maquette, des séries de dessins de Thèmes et Variations, les dessins au pinceau et à l’encre, les principaux éléments du programme de la chapelle de Vence, les panneaux monumentaux La Gerbe, Acanthes, L’Escargot et Mémoire d’Océanie. Enfin, les grandes figures en gouache découpée, comme La Tristesse du roi, Zulma, Danseuse créole et la série des Nus bleus (aux formes multiples) sont ici, exceptionnellement, réunies. Entre 1941 et 1954, Matisse invente la technique du papier gouaché découpé, un nouveau style, qui va séduire un nouveau public, et le conduire à répondre à des commandes monumentales. Il éprouve une "sensation de vol" qui se dégage de lui et qui l’aide à mieux ajuster sa main quand elle conduit le trajet de ses ciseaux, dira-t-il. En 1940, après l’exode, Matisse a regagné son appartement du Régina à Nice, en zone libre. Il a refusé plusieurs propositions d’exil : "Et si tout ce qui vaut un peu quelque chose sort de la France qu’en restera-t-il ? L’avenir ? Je l’attends. Quoi qu’il arrive je ne bougerai pas." (Lettre à Pierre Matisse, 11.10.1940). En janvier 1941, il échappe de peu à la mort après une opération qui le laisse très diminué physiquement. Désormais le plus souvent alité, il entreprend une abondante correspondance, réalise une série d’entretiens avec Pierre Courthion (Ed. Skira, 2017. Ces entretiens réalisés en 1941 n’avaient pas été publié. Voir note (1) et se consacre intensément au dessin ainsi qu’à plusieurs projets de livres illustrés. 1942 "Mon opération a été une chose extraordinaire pour moi au point de vue mental. Elle m’a équilibré l’esprit, clarifié les idées. C’est comme une deuxième vie. (Lettre à Pierre M.). 1943, Matisse s’installe à la villa Le Rêve à Vence. Il conçoit les premières planches en papiers gouachés découpés de ce qui deviendra l’album Jazz. 1944, Amélie et Marguerite Matisse sont arrêtées pour faits de résistance. Malgré ces événements, Matisse poursuit son travail, notamment les illustrations des Fleurs du mal de Baudelaire. 1945, à la Libération, Matisse retrouve le devant de la scène artistique. Il réalise La Lyre, considérée comme sa première gouache découpée. En 1946, il retrouve Picasso, réalise les Intérieurs de Vence et compose les grands panneaux Océanie, la mer et Océanie, le ciel. 1947, il accepte le projet de la chapelle du Rosaire de Vence, qu’il conçoit comme une œuvre d’art totale. Ensuite ce sera les vitraux monumentaux exposés ici. Comme ce vitrail de La Vigne, conçu en 1953 pour son fils Pierre Matisse, reçu en dation en 2024, de la part de la famille, au Centre Pompidou.

En 1961, on présenta les grandes gouaches découpées au Musée des arts décoratifs. Sous l’œil aiguisé du fils aîné, Jean Matisse, l’exposition fut conduite par François Mathey, conservateur en chef du musée (de 1955 à 1985)

Matisse avait l’esprit, le corps et les mains liés à son temps, sa peinture devait être directe, précise, élégante, pleine d’une moderne énergie, "au sens de Baudelaire" pourrait-on dire. Il s’intéressait à la typographie et à l’illustration, voir La Religieuse portugaise, figures au fusain ; Jazz en 1948 (publié par Tériade) réalisé en papiers de couleurs découpés : noir, jaune, bleu, étoiles de couleurs, dessins au style implacable, que nous avons souvent vus dans les diverses expositions ! Les sensations affluent en nous, tout en pensant aux instants de compositions ardentes et emplies de vie – de sérénité distillée dans l’air. En regardant ses figures et ses formes légères qui semblent voler. Georges Duthuit célébrait en Matisse une moderne peinture "pneumatique". Et n’oublions pas les nombreux livres illustrés par Matisse où il a totalement innové le genre. Avec les Poésies de Mallarmé, Pasiphaé de Montherlant, relatant le destin tragique de Pasiphaé et sa brûlante passion pour un taureau avec lequel elle fait l’amour, offrent également à Matisse l’opportunité de se mesurer à la traduction des plaisirs de la chair au printemps 1943, quelques mois après avoir intensément travaillé au Florilège des Amours, qui l’occupe depuis 1941, mais ne sera publié qu’en 1948 ; Les Fleurs du mal en 1947, puis Ronsard, etc. Signalons l’album Dessins. Thèmes et variations, un choix de ses 158 dessins, qui étaient déployés aux murs de l’atelier du Régina.

Matisse avait explicité sa méthode : il recherchait un "équivalent plastique", pas d’image conforme, extrême attention aux éléments en présence : feuille, marge, noirs…, etc. Ainsi, Jazz fut pour lui un déclencheur, sa dernière manière : "C’est du livre Jazz, de mes papiers découpés, que par la suite sont nés mes vitraux. Quelques mots à propos de Cézanne : "Bien que le maître d’Aix eût sans cesse refait le même tableau, ne prend-on pas connaissance d’un nouveau Cézanne avec la plus grande curiosité. À ce propos, je suis fort étonné que l’on puisse se demander si la leçon du peintre de La Maison du pendu et des Joueurs de cartes est bonne ou néfaste. Si vous saviez toute la force morale, tout l’encouragement que me donna pendant toute ma vie son merveilleux exemple ! Aux moments de doute, quand je me cherchais encore, effrayé parfois de mes découvertes, je pensais : Si Cézanne a raison, j’ai raison, et je savais que Cézanne ne s’était pas trompé."

Revenons à Aragon, il notait que Matisse, à propos de la clarté, avait formulé le projet et la nécessité, dès 1939, dans ses Notes d'un peintre sur son dessin "Malgré l'absence de traits entrecroisés, d'ombres ou de demi-teintes, je ne m'interdis pas le jeu des valeurs, les modulations. Je module avec mon trait plus ou moins épais, et surtout par les surfaces qu'il délimite sur mon papier blanc. Je modifie les différentes parties de mon papier blanc, sans y toucher, mais par des voisinages." (…).

Philippe Sollers avait ce mot : "Matisse est un enchantement permanent. Il a su dessiner dans la couleur de façon unique. Mais je ne trouve jamais quelqu'un dans sa peinture si figurative, dans ses femmes fondues dans le décor, enveloppées dans leur atmosphère, dans ce confort de l'œil qui n'est que luxe, calme et volupté. Quand on voit Matisse, on comprend son goût pour Ingres et ses femmes passives, impassibles…"

Dont acte. Une exposition à ne pas manquer, à voir "sans anesthésie" pour se remémorer une certaine histoire de l’art de la deuxième moitié du XXe siècle, toujours active, moderne et nerveuse. Que votre œil écoute, encore.
Patrick Amine
Paris, août 2026
www.grandpalais.fr


Matisse, 1941-1954 du 24.03 au 26.07.26
Grand Palais-Paris, Square Jean Perrin, avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris - Galeries 3 et 4. Exposition coproduite par le Centre Pompidou et le Grand Palais Rmn. Commissaire : Claudine Grammont, chef du cabinet graphique, Musée national d’art moderne – Centre Pompidou.

Notes :

La sélection de plus de 300 œuvres, dont beaucoup sont inédites en France, offre l'occasion de découvrir des ensembles très rarement vus. Afin de compléter la déjà riche collection du Centre Pompidou, des prêts exceptionnels proviennent de collections particulières et d’institutions nationales et internationales dont le Hammer Museum, le MoMA, la National Gallery of Art de Washington, la Fondation Barnes, la Fondation Beyeler. Notons les précédentes expositions au centre Pompidou : « Matisse 1904–1917 » en 1993, « Matisse. Paires et séries » en 2012 et « Matisse. Comme un roman » en 2021. Catalogue Matisse, 1941-1954. Co-édition Centre Pompidou-GrandPalaisRmn Editions. Sous la direction de Claudine Grammont. 480 p. 300 images. 45 € Henri Matisse – Notes d'un Peintre. Éditions du Centre Pompidou. 10,50€.
« Assis à une distance intimidante, l'allonge du bras, je voyais Matisse, le crayon de Matisse partir, s'envoler pour retomber, le dessin fait comme d'une course » in Louis Aragon, Henri Matisse. Roman. Paris, Gallimard (vol. 1), 1971, p. 234.
(1). A propos des entretiens de Matisse avec Pierre Courthion, Bavardages : les entretiens égarés, Ed. Skira, 272 pages. 2017. Après avoir lu les épreuves que Courthion et l'éditeur Albert Skira lui soumettent, Matisse refuse d'autoriser la publication du livre, considérant que son contenu a un caractère trop privé. L'interview disparaît ainsi pendant plus de soixante-dix ans. Grâce aux héritiers de Matisse et au J.P. Getty Trust, le texte original est publié aujourd'hui pour la première fois chez l'éditeur qui le lui avait commandé : une sorte de testament spirituel de Matisse, une confession informelle dans laquelle le grand artiste expose directement sa conception de la peinture, son esthétique de la couleur et les différentes étapes de son itinéraire artistique.
Henri Matisse, Notes d'un peintre sur son dessin,1939, in Henri Matisse, Écrits et propos sur l'art, édition établie par Dominique Fourcade, Paris, Hermann, 1972, p. 163
Matisse disait dans ses entretiens : « Delacroix disait qu’on devrait pouvoir dessiner un homme tombant du sixième étage le temps de sa chute… » « La peinture est un moyen de communication, un langage. Un artiste, c’est un exhibitionniste », in Entretiens. P. 240.
  En 1953, Matisse achève pendant l’année deux importantes gouaches découpées : Mémoire d’Océanie, dernière évocation du voyage qu’il a fait à Tahiti en 1930, et L’Escargot composée de morceaux de papiers déchirés à la main. Au printemps a lieu en France, à la galerie Berggruen, la première exposition entièrement consacrée à des œuvres réalisées avec cette technique.

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