Etre et ne plus être ?
Telle est la question
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Mochica, quai Branly

Sexe, mort et sacrifice dans la religion Mochica,
musée du quai Branly

 
 
 
 
 
 
Le but de notre carrière c'est la mort.
Le remède du vulgaire c'est de n'y penser pas.
Michel de Montaigne (1533-1592)
 
 
 
Pourquoi la vie ? pourquoi la mort ?
Deux questions qui semblent banales tant elles sont familières mais qui restent et resteront sans réponse : deux thèmes de réflexion qui ont récemment interpellés durement les visiteurs, sur plusieurs sites d'expositions.


Michel Blazy, "Ex-croissance" (1)

Ainsi à Rurart, un centre d'art aménagé à l'intérieur d'un lycée agricole du Poitou, Michel Blazy a plongé le visiteur dans une expérience déconcertante.
Sans recourir à de préliminaires et pédants discours sur l'artiste et la société, Michel Blazy a plongé soudainement le visiteur dans une expérience visuelle et olfactive qui lui a fait parcourir les différentes étapes jalonnant tout processus vital, depuis une prolifération - apparemment désordonnée- de matières organiques en création, en passant par les stades d'un pourrissement gluant, d'un dessèchement poussiéreux jusqu'à une totale disparition.

Michel Blazy ne répond pas au questionnement : pourquoi la vie ? pourquoi la mort ? mais il donne à voir et à sentir les successives et inévitables métamorphoses de toute parcelle du vivant passant de vie à trépas.

Pour ce faire, il a recouvert de concentré de purée de tomate les murs d'une pièce du centre d'art, une pièce tenue hermétiquement close et bénéficiant d'un degré élevé d'hydrométrie.
Depuis le sol il a dressé des murets de briques de culture de champignons –des briques achetées dans le commerce- et les a disposées en un labyrinthe permettant la déambulation du visiteur.
Sur les murs rougis par le concentré de tomate, des pustules de moisissures blanchâtres se sont étalées quand d'autres, déjà flétries et ratatinées, se dessèchent, ne laissant pour trace de leurs éphémères passages que des tâches bleuâtres que colonisent rapidement des microorganismes, relançant un nouveau cycle de vie dans un incessant mouvement de transformation où rien ne se perd mais tout se métamorphose.
Sur les briques de culture, des nappes de champignons odorants s'agglutinent et s'entassent avec exubérance, expulsant des spores qui saturent l'air d'un voile de poussières organiques pouvant engendrer des allergies et des suffocations.

A la différence des mélancoliques vanités peintes aux 17éme et 18éme siècle, usant de métaphores visuelles (un sablier, un crâne, la face grimaçante d'une noire faucheuse) pour dire la fuite inexorable du temps, Michel Blazy a choisi la froide et brutale morsure d'une mise en scène, immergeant le visiteur dans un présent conjuguant une réalité singulière à la résonance universelle d'un éternel recommencement.

Déjà au 16éme siècle, Michel de Montaigne s'était exclamé : "le but de notre carrière c'est la mort,c'est l'objet de notre visée" à quoi répondit Auguste Comte, au 20éme siècle,par un dur constat : "les vivants sont et de plus en plus dominés par les morts"


Christian Boltanski, deux expositions simultanées :
"Personnes à Monumenta et Après, au MAC/VAL" (2)


Un constat qui ne pouvait que hanter l'esprit de tous ceux qui, en janvier 2010, s'aventurèrent sous la verrière du Grand Palais parisien, à l'occasion de l'installation "Personnes" de Christian Boltanski.
Ce dernier avait fait répandre sur le sol de la grande nef, des milliers d'habits, selon un empilement fractionnant la totalité de la surface en de très nombreux rectangles égaux, alignés comme peuvent l'être des lits dans un dortoir ou un cheminement de tombes dans un cimetière.
Ces habits jetés sur le sol dénonçaient l'absence des corps qu'ils avaient vêtus, évoquant cette tragique finitude qui guette toute parcelle de vie mais, à la différence du stoïcisme lucide de Michel Blazy, Christian Boltanski ajouta à sa parabole une dimension supplémentaire,celle d'une critique sur les injustices du hasard, ce couperet du temps jouant la disparition de l'un plutôt que de l'autre .Une injustice qu'il imagea par l'installation, au fond de la nef,d'une grue surplombant une énorme pyramide de vêtements entassés pèle- mêle, sur plus de dix mètres de hauteur,avec pour clou cruel de cette scénographie, la mâchoire immense d'un grappin de grue se saisissant par intermittence d'un paquet d'habits qu'elle laissait retomber en s'éparpillant,comme une pluie de corps inertes et anonymes.

La symbolique du message (quelque peu grandiloquent) était claire : à la certitude d'une finitude inévitable s'ajoutaient pour tout être humain les affres cruelles de l'attente, la soumission au dictat imprévisible d'un maître invisible du temps, la lancinante et douloureuse inquiétude d'un tirage au sort.
Une douleur non dénuée de grandeur en ce qu'elle différencie l'humain du règne animal, supposé subir sans comprendre. Quand, comment et oü cette issue fatale interviendra-t-elle ? Pourquoi moi et pas lui ?
Un questionnement que Christian Boltanski a mis en scène très prosaïquement au Mac Val de Vitry, ce musée d'île de France voué exclusivement à l'art contemporain.

"On voit les autres mourir autour de soi alors que sans raison on reste, jusqu'au moment oü on va sauter à son tour" commenta –t-il. "Après" (après la mort) fut une installation plongée dans l'obscurité, théâtralisant de possibles rencontres dans le monde (supposé) des ténèbres.

Comme à Rurart, les visiteurs devaient arpenter l'espace de l'œuvre, un labyrinthe de hauts cubes (des conteneurs) drapés de plastique noir, un noir intense comme peut l'être le marbre de certains mausolées ou cette fameuse pierre noire de la Ka'ba islamique. Le long du labyrinthe,de fantomatiques mannequins surgissaient interpellant (via des enregistrements) les visiteurs ébahis : "de quoi es-tu mort ? as-tu beaucoup souffert" ?

Les mises en scène de Michel Blazy et de Christian Boltanski partagent une commune volonté d'introduire le visiteur dans leur installation et toutes deux poursuivent le même objectif :opérer un choc visuel susceptible d'évoquer la fragilité de la condition humaine ;Toutes deux rendent comptent du funeste et inéluctable travail du temps mais elles divergent en ce que l'une précipite le visiteur dans l' expérience clinique d'éléments saisis au vif du réel -et trace courageusement un hymne à la force de vie d'une matière toujours renaissante- quand la seconde pratique une célébration quasi religieuse de la mort visant à provoquer une communion dans le deuil et l'émotion.


L'Artère ou Jardin des Dessins de Fabrice Hyber (3)

As-tu beaucoup souffert ? demandait un fantôme "boltanskien" au MacVal…

Une question qu'on ne pouvait éviter de se poser en arpentant le carrelage des 1000m2 du Jardin des Dessins de Fabrice Hyber, lors du récent hommage rendu aux victimes du sida.
L'Artère ou Jardin des Dessins est une commande publique qui fut inaugurée à Paris, en 2006 par Line Renaud,dans le cadre de la campagne annuelle d'information menée par l'association Sidaction. Elle se situe dans le parc du quartier très populaire et cosmopolite de la Villette, un parc mêlant de vastes espaces naturels à des objets architecturaux propices à des rencontres, des débats et des expositions. Ce Jardin des Dessins étale au sol une surface en céramique épousant la forme d'un long préservatif. Sur le millier de carreaux collés au sol, Fabrice Hyber a illustré l'histoire et les méfaits de l'infection depuis l'apparition du virus jusqu'à ses mortelles conséquences en passant par des bulles d'information sur les trois modes de transmission.
On y découvre la figure malfaisante d'un singe, animal à l'origine de la pandémie, un singe vert à très longue queue ondulante comme un serpent. Une toile d'araignée emprisonne dans son labyrinthe de connexions fibreuses l'érotisme de consommateurs ayant, imprudemment, effeuillé amoureusement " la" marguerite. Près d'un groupe de squelettes, un cambrioleur lourdement chargé s'enfuie un plein sac de cellules volées sur son dos. L'évocation d'une douloureuse mise à l'écart de la société n'est pas non plus oubliée tant le sidaïque, comme au temps moyenâgeux de la lèpre et de la peste¨,est souvent contraint à la solitude. Ces images et ces légendes s'offrent à la lecture, comme une bande dessinée d'aujourd'hui, mais aussi comme nombre de narrations peintes aux 15ième et 16ième siècles, que l'on songe à la polyphonie visuelle des inventions graphiques, mi-terrifiantes. mi-grotesques, entourant "la nef des fous" du hollandais Jérôme Bosch ou encore les scènes villageoises du flamand Brueghel le vieux, saturant l'espace de la toile de saynètes puisées dans les mœurs de son époque.
L'Artère glacifie au sol une sorte de monument funéraire historicisant les méfaits du sida, monument qui rend hommage à ses victimes mais cet hommage –qui reste anonyme- ne paralyse pas les passants qui le croisent, sur leur chemin,dans une émotion larmoyante. Au contraire, passé le temps de la curiosité et du déchiffrage des dessins, le monumental illustré suscite le goût d'un apprentissage de connaissance des processus de contamination et des impérieux préceptes de protection qui en découlent. Souvent, dessins et légendes engendrent des échanges verbaux entre visiteurs,en quête de sens d'un dessin ou d'une légende et, de cette manière,l'Artère, à la fois monument et réseau de communications, devient un lieu de vie sociale.
Comme dans les scénographies précitées de Michel Blazy et de Christian Boltansski, l'installation au sol de Fabrice Hyber manifeste une totale absence de hiérarchie des éléments constitutifs de la mise en scène, éléments qui se découvrent au gré d'une libre déambulation du visiteur qui la pénètre et le contient ; mais sur le plan de l'expression, le message transmis par l'Artère se différencie de la théâtrale oraison funèbre de Christian Boltanski et du courageux commentaire lucide de Michel Blazy en ce qu'il intègre la dimension sexuelle des rapports amoureux.
Dans l'histoire de l'art occidental, l'activité sexuelle et les postures qui en découlent, sont rarement représentées.


Sexe, Mort et sacrifices dans la religion Mochica (4)

C'est pourtant ce à quoi nous convie les sculptures et dessins de 136 poteries précolombiennes, une exposition tenue actuellement au Musée du quai Branly.Ces poteries ont été découvertes lors de fouilles archéologiques menées dans une zone aride du nord Pérou et proviennent des collections du musée Larco de Lima. Selon le commissaire de l'exposition, la production de ces poteries –trouvées dans des tombes de dignitaires- aurait eu pour but de célébrer des épisodes importants de la cité andine :des guerres, une capture de prisonniers, des sacrifices humains et des rites funéraires.
Or, devant nos yeux s'étale avec fantaisie et réalisme un enchevêtrement de corps humains, d'animaux et d'êtres anthropo-zoomorphes occupés à copuler ou le suggérant.
Ainsi une bouteille épouse la forme d'un pénis quand celle, plus complexe, d'une cruche prend appui sur deux crapauds forniquant, l'un couché sur l'autre. Ailleurs, une femme enfourche un animal et des exercices de sodomie, de masturbation et de fellation sont explicitement représentés,aucun élément anatomique n'ayant été oublié…or, rappelons le, ces poteries érotiques ont été trouvées dans des sépultures, lieu d'une passivité absolue,en principe !

Selon l'hypothèse soutenue par le commissaire archéologue de l 'exposition, ces poteries participaient à des rites funéraires ayant pour but de "ramener le défunt à une nouvelle forme de vie dans l'au-delà" (5), une forme de vie transposée, transformée. Elles ne mémoriseraient pas les pratiques passées du gisant mais illustreraient d'imprévisibles transformations nécessaires à la transmission de l'autorité, à la pérennité de la société. La mort devant se lire "comme un miroir renversé de la vie" (5).
Il est donc encore question, de ce duel sans fin que la mort livre aux vivants et de ce tenace espoir en une possible résurrection, fusse-t-elle sous un changement d'apparence.
Voilà donc un panorama reflétant près de 3000ans d'histoire d'une civilisation disparue qui trouve là un écho dans les préoccupations des plasticiens contemporains, que cela soit dans le symbolisme des transformations incessantes de la matière, selon Michel Blazy, dans le souci de préservation d'une sociabilité amoureuse (Fabrice Hyber) ou dans la religiosité d'un éventuel Au-delà (Christian Boltanski).


Crime et Châtiment

Sur les poteries péruviennes des frises de squelette illustrent des sacrifices humains -des sacrifices rituels et des exécutions de prisonniers- la mort ne survenant pas seulement en raison d'un essoufflement de la machinerie corporelle ou d'une contamination virale mais dictée par des mains d'hommes.
Une grande partie de l'œuvre de Christian Boltanski tourne ainsi autour du drame de la Shoah quand des hommes réputés civilisés, admirant entre autres Nietzche et Wagner, torturèrent à mort six millions de leurs semblables or,dans toute l'Europe et plus particulièrement en Allemagne et en Autriche, en France et en Pologne,ces criminels n'agirent pas de manière isolée mais en s'appuyant sur des structures administratives de police et de justice qui validèrent leur folie meurtrière.

Actuellement une exposition tenue à Paris,au musée d'Orsay (6), et dont l'intitulé emprunte son titre au célèbre roman de Dostoïevski "crime et châtiment" présente des peintures et des sculptures témoignant de la fascination qu'a pu exercer le crime de sang et son fatal engrenage conduisant à une mise à mort du criminel, mort qui était tout aussi sanglante mais légalisée. Commissaire de l'exposition, Jean Clair s'est attaché à répertorier dans des œuvres occidentales du 18ième siècle à nos jours, les différents mobiles du passage à l'acte.
Le visiteur pénètre dans l'exposition par un couloir sombre conduisant à des huiles de Gustave Moreau et d'Alexandre Falguière traitant de la jalousie fratricide de Cain et du sentiment de culpabilité,à défaut de remords, qui ne le quittera plus… Suivent des meurtres politiques tel "l'assassinat de Marat" par David ou celui de Le Peltier de Saint Fargeau promu, en son temps, au rang de "premier martyr de le Révolution".

Au 19ième siècle des peintres romantiques s'attachèrent à des faits divers, des histoires de brigands de grands chemins et de voyous urbains, de sorcières et de femmes fatales tuant pour accaparer un bien ou un pouvoir.
Goya et Redon stigmatisèrent les conditions déplorables de détention pénitentiaire –montrant d'affreux cachots où croupissaient des détenus- et Toulouse Lautrec dessina l'effroi du condamné "au pied de l'échafaud".Une authentique guillotine est d'ailleurs présente avec la menace de son couperet aiguisé et son panier prêt à récolter la tête de celui qui sera "coupé en deux"(sic)
Une photographie d'Eugène Atget, de 1903, fixe sur papier la haute muraille de pierre d'une enceinte de prison parisienne aujourd'hui disparue et cette vision exprime toute l'amplitude de la rupture qu'on peut facilement imaginer entre la vie bruyante et remuante de la Cité et le poids d'un engourdissement silencieux tombant sur celui amené à franchir la porte de ce monde hermétiquement clos.
Caricaturés par Daumier, les avocats et les juges ne sont pas épargnés.
Des bustes rappellent les recherches phrénologiques menées en anthropologie criminelle dans l'espoir de pouvoir découvrir une explication biologique aux comportements violents et d'en prévenir les dégâts sociaux par un repérage préalable dés l'enfance.


Voilà donc successivement cinq expositions qui, différant par leurs styles, leurs époques, les lieux et les sujets traités convergent cependant vers un point commun : la misère de la condition humaine, être et ne plus être.
 
Liliane Touraine
Paris, mai 2010
 
 
1 - Rurart :
D150 lycée agricole Venours 86480 Rouillé
tél : + 33 549 43 62 59 - info@rurart.org - www.rurart.org
exposition : "pourquoi travailler ?", jusqu'au 2 août

2 - MacVal
Musée d'art contemporain du Val de Marne
Place de la Libération, 94404 Vitry-sur-seine
tél : + 33 1 43 91 64 20 - www.macval.fr
expositions : "Suspendu (Mona Hatoum) et Emporte moi (collectif)", jusqu'au 5 septembre

3 - Parc de la Villette Sud
211, avenue Jean Jaurès, 75019 Paris tél : +33 1 40 03 75 75
Fabrice Hyber est représenté par la galerie Jerome de Noirmont - www.hybertv.com
Livre : L'Artère le Jardin des Dessins par Fabrice Hyber, éditions Cécile Defaut 2009 Nantes

4 - Musée du quai Branly
37, quai Branly, Paris 75007 - www.quaibranly.fr
expositions : "Sexe, mort et sacrifice dans la religion Mochica"

5 - Steve Bourget,
professeur associé du département art et histoire de l'art à l'université du Texas

6 - Musée d'Orsay
1, rue de la légion d'honneur, 75007 Paris
tél : + 33 1 40 49 48 14 - www.musee-orsay.fr
exposition : "Crime et châtiment" jusqu'au 27juin 2010

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