Bruno Privat
Le Rapt des images
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Que se passe-t-il quand on regarde une photo, ou des centaines d'images qui envahissent les magazines et les banques mondiales et qui déferlent sur le Web et les réseaux sociaux, comme si chacun de nous avait la même idée de la réalité, des choses, des paysages, de l'esthétique, enfin du monde ? Comme le suggère l'écrivain, Giorgio Manganelli, n'y aurait-il pas d'autres mondes existants et possibles que chaque photographe viendrait nous révéler selon sa vision ? (Question posée par l'écrivain, Giorgio Manganelli, dans un compte rendu d'exposition des photos du magazine Life. "Combien de mondes photographiques sont nécessaires pour voir tous les mondes existants et possibles ?") Cette question n'est pas sans rapport avec notre sujet. Nombre d'artistes essaient de renouveler par des techniques anciennes le regard photographique, la matière et le grain des images qu'ils enregistrent, et notamment les sujets ou les objets capturés qu'ils mettent en scène. En fait, l'idée serait de créer ces "mondes " existants et possibles afin que d'autres images photographiques s'impriment sur notre rétine comme de nouvelles visions de la réalité ambiante.

Bruno Privat pratique le procédé du sténopé, selon le principe de la camera obscura (Leonard De Vinci), la chambre noire, ce dispositif technique permet d'obtenir des images inversées de la prise de vue extérieure qui viennent s'imprimer sur un support choisi par le photographe ("En laissant les images des objets éclairés pénétrer par un petit trou dans une chambre très obscure tu intercepteras alors ces images sur une feuille blanche placée dans cette chambre. [...] mais ils seront plus petits et renversés." 1514). Procédé qui avait été utilisé par les peintres de la Renaissance et par les Primitifs flamands. Quelques photographes contemporains évoquent cet aspect qui a trait à l'histoire de la peinture.
"Cette technique m'intéressait beaucoup. J'ai commencé, il y a une vingtaine d'années, à utiliser ce procédé. J'ai fais ensuite des tirages au palladium, ou papier salé, c'est-à-dire que j'ai couché l'émulsion sur du papier à aquarelle, du papier à dessin, ce qui donne un côté très mat. Toutes mes photos sont en argentique. J'utilise des boîtes de différentes dimensions, de 4/5, ou 20/25 cm … ou pour des triptyques, je mets trois négatifs dans la même boîte. Par exemple, pour des photos réalisées dans Paris, j'emporte mes appareils dans une remorque que je trimballe derrière un vélo, et ce n'est pas toujours aisé… "

"Ce qui m'intéresse avec ce système, c'est le Temps. Quand on fait vingt photos par jour avec du sténopé, c'est énorme. C'est à l'opposé des millions de photos qui sont faites tous les jours ! Le temps de réalisation permet la réflexion sur tous les éléments qui vont aboutir à saisir une image ; notamment ta position physique, quant à la photo que tu veux faire, est très importante. Le temps de pose est très long. Pour cet arbre, par exemple, cela m'a demandé plus d'une heure et demie, j'ai attendu la nuit. Pour les paysages, c'est tout un autre timing (les meules)."

Bruno Privat insiste sur cette conception du temps qui confère à ses images cette présence simultanée des éléments (l'ombre des taureaux dans l'arène a un côté fantomatique), lesquels aboutissent parfois à une sorte "d'accident ", intrinsèque au procédé, révélant ainsi des singularités. Prenez sa collection d'animaux. Ici, l'animal est dans son état premier ou cuit ou déjà mangé. Ses images peuvent évoquer la peinture d'un Francis Bacon dans leur minimalisme sublime dont l'artiste se sent proche, ou les photos de paysages emplis de sérénité d'un Penti Sammalahti. Bacon ne disait-il pas que "le réalisme dans son expression la plus profonde est toujours subjectif."

Regardez son étonnant bestiaire : le poulpe écorché, coquilles Saint-Jacques, oursins prêts à vous piquer, sardines, des anchois frais ou salés ou réduits à leur squelette, et d'autres animaux morts ou séchés (comme en Espagne), des maquereaux, une lotte, la raie, lapin et lièvre, ou des grenouilles séchées, momifiées trouvées dans la montagne, même un requin ! Tous nous regardent étrangement. Les sujets des diverses photos, empreints de vulnérabilité, se côtoient et dessinent des ambiances en noir et blanc, avant leur résolution finale par lumière injectée dans le temps de pose. Les "natures mortes " prennent leur position. On est dans le Déjeuner dans l'atelier de Manet. L'œil est prêt : la lumière s'infiltre dans les boîtes, les objets ou les éléments naturels sont assemblés ou dispersés, le paysage s'installe, le corps s'anime et se met en mouvement, le Temps se déroule, l'espace bruit, l'image patiente et attend sa lente résolution ! Dans un ultime geste sensoriel et sûr, l'artiste effectue son long rapt poétique.
 
Patrick Amine
Paris, janvier 2019
 
 
Bruno Privat du 24 janvier au 10 mars 2019
A La Plage Studio - 18 rue du Delta. 75009 Paris.
tél. : +33 6 14 65 27 40
Dimensions des tirages photographiques : 60 x 80 cm / 50 x 60 cm
(Atelier Fresson, tirage au charbon).

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