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Christophe Abadie Christophe Abadie Christophe Abadie Christophe Abadie
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A propos de Christophe Abadie…

Mieux qu'un manifeste, qu'une création esthétique issue d'un concept, les tableaux de Christophe Abadie constituent une expérience picturale, établissent une relation physique avec la matière qui ne peut laisser indifférent le spectateur.
Christophe Abadie inscrit son art dans une quête engagée par les peintres à l'aube de la modernité. Sa démarche n'est pas "d'actualité" : elle ignore les compromis esthétiques de notre temps, la nécessité de plaire, comme elle refuse de s'inscrire dans un mouvement d'avant-garde, d'appartenir à une coterie bien pensante. Sa peinture est plus exigeante. Elle reprend des préoccupations ancestrales, tente de résoudre des équations plastiques fondamentales.
Pour autant qu'il m'en souvienne, ses premières peintures représentent des visages difficilement lisibles, aux contours esquissés, saturés de couleurs vives et froides, pris dans des cadrages serrés. Déjà, le pinceau déposait la matière picturale en couches larges et épaisses, compliquant ainsi la lecture du sujet. De telles compositions paraissent éprouvantes, étouffantes. Ce refus de la perspective euclidienne, cette volonté de saturer l'image, me rappellent certains tableaux religieux allemands du XVIe siècle, où les martyrs exposaient leur souffrance au premier plan, ne laissant aucune échappatoire possible au spectateur.
Depuis quelques années, Christophe Abadie aborde une thématique apparemment plus joyeuse. Ses tableaux représentent des personnages en suspens dans un espace sans profondeur. Néanmoins, l'absence de profondeur ne signifie pas que les surfaces soient vides : elles s'animent, elles vibrent sous l'effet d'une technique audacieuse, faite d'une superposition de couches de couleurs aux nuances subtiles. Les personnages participent à cette impression : leurs corps en mouvement suggèrent un espace, puisqu'il ne peut y avoir de mouvement sans espace. Aussi, Christophe Abadie renverse parfois les règles, installant le "vide" au centre de sa composition, distribuant les personnages à la périphérie du tableau. Les corps paraissent alors secondaires, fragmentés par les limites de la toile.

Mais l'ensemble se construit en un équilibre subtil, le vide accentuant l'idée de mouvement qui emporte chaque figure. Ses figures aériennes ne sont pas dénuées de puissance. Les corps, solidement charpentés, ignorent les lois de l'anatomie. Néanmoins, la chair est présente, combien présente, puisqu'elle est traduite en une infinité de nuances, sorte d'ondulation chromatique qui anime la matière picturale et donne de l'épaisseur aux corps.
Devant de telles compositions, comment ne pas songer au Jugement Dernier de Michel-Ange, aux corps enlacés, noueux, virevoltants dans un espace azuréen sans fond ? On l'aura compris : Christophe Abadie se nourrit de réflexions plus anciennes pour mieux répondre aux questions qui le taraudent. Comment donner de la chair aux corps peints ? Comment illustrer le mouvement ? Comment appréhender l'espace d'un tableau ? Comment unir le fond à la forme ? A toutes ces questions, son œuvre apporte une traduction moderne, une réponse originale et personnelle qui se confond avec les réflexions et les inquiétudes de notre temps.

La singularité de sa peinture apparaît nettement si on prend soin de la comparer à ses dessins. Il violente la surface rugueuse de ses feuilles blanches en écrasant de la matière noire, épaisse, dure. Il dessine de larges traits aux formes jamais souples. A nouveau, il bâtit des corps aux épaules larges, anguleux. Mais alors ses personnages côtoient le sol.

Assis ou debout, ils constituent des masses solides. Le mouvement est parfois présent, dans une scène de lutte : mais, curieusement, il se dégage de ces corps un sentiment de force plus que de violence. Et la force engendre parfois un sentiment de sérénité…

On peut voir dans son atelier une suite d'autoportraits qui atteste de son intérêt pour le réel. Fait remarquable, aucun de ses visages ne se ressemble et néanmoins, ils sont tous identifiables. Cette parenté n'est pas due seulement aux caractéristiques physiques propres à chaque individu, à l'ossature du visage, à l'épaisseur du nez ou à l'allongement des sourcils, mais à cette mosaïque de couleur, à cette richesse de matière, qui dessinent une expression, esquissent une identité, rendant ainsi le visage présent, jusqu'à le rendre vivant.

Christophe Abadie est probablement la somme de tous ces portraits, fragments d'une personnalité complexe. Le spectateur peut aimer l'un d'eux au détriment des autres : il révèle ainsi son attachement à l'une des facettes du personnage.

Entre amis, Christophe Abadie prend des airs de lutin. Ses calots noirs qui lui servent de pupilles s'animent d'un éclair d'excitation ; la pointe aiguë de son nez semble s'effiler davantage ; un rire contenu, qui parfois contracte tout le corps, illumine son visage. L'homme a des idées bien arrêtées. Mais, il les traite avec une apparente légèreté, dissimulant ainsi une angoisse qui ne le quitte jamais. Les personnages qu'il peint, niant la pesanteur, fuyant le monde réel, s'inscrivent sur la toile comme la métaphore de son être.

Luis Belhaouari
Docteur en Histoire de l'Art
Directeur des Etudes de l'Institut d'Etudes Supérieures des Arts, Paris

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